Romain ZERBIB : Social learning ou « stratégie d’influence amont »

Les institutions, les firmes et les Nations du monde entier ont l’obligation – du fait de l’hyper turbulence des marchés – de déployer des manœuvres d’influence de plus en plus sophistiquées. L’une d’entre elles se nomme… « social learning » : méthode qui, en dépit de son extrême efficacité, demeure relativement peu décryptée.

Le « social learning » peut être défini comme un ensemble de manœuvres visant à orienter le référentiel d’analyse des parties prenantes qui ont – ou auront – un pouvoir direct ou indirect sur l’évolution d’un marché. La finalité étant d’aboutir à un environnement juridique, idéologique et politique en adéquation avec les intérêts d’une institution, d’une firme ou d’une Nation.

Monter un centre de formation ; élaborer un programme ; orienter un manuel ; sélectionner des intervenants, allouer des ressources humaines, matérielles et financières (…) constituent autant de leviers à même d’orienter la fabrique des acteurs susceptibles d’incarner une des multiples commandes du marché.

Le maillage et l’intrication d’intérêts entre firmes et universités illustre parfaitement cette logique :  » l’industrie pharmaceutique a [par exemple] développé de longue date de nombreux moyens de peser sur la formation des futurs médecins en mettant en place des dispositifs tels que des prix « majors de promotion », la réalisation de supports de cours, le financement et l’organisation des internats pour les concours blancs… » [1]. La finalité étant de bâtir un environnement acclimaté aux objectifs qui sont les leurs en déterminant – en amont – les modalités de raisonnement de leurs futurs interlocuteurs.

Le « social learning » vise en résumé deux objectifs complémentaires : premièrement, fluidifier le fonctionnement du marché et, deuxièmement, le protéger d’éventuels mouvements hostiles. Et ce, toujours, à travers un « contrôle amont » des modalités de penser. La finalité étant d’élaborer un vaste réseau de connexions – aux idéologies formatées – induisant, de fait, une plus grande capacité de modulation des multiples règles qui régissent le marché.

La conviction, par exemple, que le port d’arme est une liberté fondamentale – garantie par la constitution américaine – n’est ni spontanée ni définitive. Une succession d’événements, à l’instar de fusillades meurtrières, peut ébranler une telle notion et désintégrer – par effet de chaîne – le marché américain des armes à feu. Le fait, en revanche, d’orienter la formation des multiples acteurs en mesure de bloquer sinon accélérer une telle rupture, souligne la capacité du « social learning » à retourner un éventuel point critique en véritable stabilisateur stratégique.

Idem du point des affaires internationales : quel avenir pour le développement durable, le dollar ou encore la doctrine libérale ? Autant de questions dont les réponses induisent peu ou prou la position de moult Nations, firmes et institutions, et dont la formation des acteurs clefs pourrait – là encore – contribuer à bloquer ou encore accélérer une éventuelle reconfiguration du « grand échiquier ».

Du point de vue politique et militaire enfin : qui enseigne quoi à qui dans les zones rebelles de Kaboul ? Interrogation a priori anodine qui a néanmoins un effet bel et bien tangible sur les positions de l’OTAN : impossible, ou presque, de conduire une contre-insurrection efficace si les parties prenantes au conflit sont formées à contre-courant des positions de l’alliance.

Les multiples systèmes de socialisation afghans constituent en conséquence une infrastructure critique méthodiquement infiltrée, agencée et réagencée par nombre d’acteurs souhaitant épauler, paralyser ou encore détruire les forces de l’ISAF. Idem en Irak où nombre de Nations, organisations et cellules introduisent les systèmes de formations névralgiques en vue de produire une architecture politique ou… un minutieux chaos stratégique.

Le « social learning » constitue  in fine une véritable « stratégie d’influence amont » qui interpelle – de manière symétrique – une « stratégie de contre-influence amont » de sorte à pouvoir sécuriser les systèmes de formation jugés clefs pour une Nation, une firme ou une institution.

[1] Rapport du Sénat sur « La réforme du système du médicament », n° 675 tome I, 28 juin 2011.

Article de  Romain ZERBIB / Enseignant-chercheur en Stratégie

source : Les Echos

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