Quel rôle aura l’Afrique de l’Ouest sur le marché du sucre de demain ?

Alors que le prix du sucre ne cesse de grimper, dopé par un marché mondial déficitaire, l’Afrique de l’Ouest restera un importateur pendant un certain temps encore, estime Benoît Coquelet, directeur général du groupe français Somdiaa, acteur majeur de l’industrie sucrière en Afrique francophone.

Depuis août dernier, le prix du sucre roux a grimpé de 54%, passant d’un bas de 11 cents à plus de 17 cents actuellement. A Londres, sur le marché du sucre blanc, il a gagné plus de $ 70, atteignant les $ 480 la tonne. La raison ? Une consommation mondiale 2016/17 attendue à un record de 174 millions de tonnes (Mt), alors que la production grimpe (+4 Mt) mais pas assez, à 169 Mt, estime le département américain de l’Agriculture (USDA) dans son dernier rapport de marché du sucre.

Face à cette situation globale, comment se situe l’Afrique de l’Ouest ? Analyse et éclairage exclusifs de Benoît Coquelet à CommodAfrica.

Comment la hausse du prix mondial du sucre impacte-t-elle l’Afrique de l’Ouest?

Globalement, cela n’a pas un impact très fort car les prix étaient vraiment très très bas. En Afrique de l’Ouest, dans les pays producteurs, l’impact est quasi nul. Dans les pays non-producteurs, vous avez un autre impact qui est beaucoup plus important, c’est celui de la baisse du prix du pétrole et de la raréfaction des devises. Le Nigeria avait un master plan sucrier (NSMP -Nigerian Sugar Master Plan ) ambitieux mais formidable et ils auraient eu les moyens de le mener à terme s’ils l’avaient vraiment voulu : ils voulaient produire plus d’un million de tonnes de sucre à partir de la canne. Nous, chez Somdiaa, nous n’y avons jamais cru tout simplement parce que les raffineurs – Dangote et autres– ont tout intérêt à ce que la situation actuelle perdure puisqu’elle a été construite autour de leurs avantages. Aujourd’hui, avec une production de moins de 28 000 t de sucre issu de la canne,  le Nigeria produit moins de sucre de canne que le Tchad et à peine plus du double de la République centrafricaine. Ne trouvez vous pas cela étonnant ?

Donc pour le Nigéria, la situation commence à devenir un sérieux problème.

Le défi majeur de la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest est que la volonté des Etats , quand elle est affichée, se traduise concrètement dans la réalité.

Mais j’ai le sentiment que la nouvelle ligne politique du Nigeria, depuis la récente élection présidentielle, y conduit. Cela ne va pas être simple car cela va casser des rentes de situation qui sont extraordinaires. Mais j’ai l’impression qu’ils peuvent y arriver.

Pensez-vous que l’Afrique de l’Ouest, à long terme, puisse jouer un rôle sur le marché du grand régional voire à l’international ? 

Non, je n’y crois pas du tout. Je crois que cela va être extrêmement difficile de combler le déficit de l’Afrique de l’Ouest. Il faut cette volonté politique évoquée à l’instant. Il faut, ensuite, des investisseurs. Or, tout le monde ne veut pas investir des centaines de millions d’euros pour, peut-être, voir un résultat dans plusieurs années car la rentabilité se mesure à long terme.

encadre.pngQuelle est la croissance moyenne de la consommation de sucre en Afrique de l’Ouest ?

Actuellement, elle suit totalement la croissance de la population, de l’ordre de 5 à 6% au Nigeria, par exemple. Mais à cela s’ajoute la consommation indirecte, celle qui augmente avec la hausse du niveau de vie. Parce que les gens mettent du sucre dans la pâte à tartiner, parce qu’ils font des confitures, des boissons sucrées, des pâtisseries industrielles ou semi-industrielles.

Ainsi, la croissance de la consommation de sucre en Afrique de l’Ouest dépend des pays et de leur PIB. Mais c’est entre 10 et 20 kg par habitant et par an. Et la marge de progression est au-delà des 30 kg.

Au niveau de la production, comment voyez-vous l’avenir en Afrique de l’Ouest ?

Pour arriver à satisfaire cette demande, le sujet n°1 auquel tout le monde est confronté, c’est le sujet agricole. Dire que vous augmentez la production de sucre signifie que vous augmentez le nombre d’hectares cultivés.

Ou les rendements…

Oui, et/ou les rendements… On est d’accord. Mais vous êtes dans l’agriculture et vous voyez toutes les récoltes catastrophiques dans le monde –l’Afrique du Sud est à -30% – uniquement pour des questions météorologiques. Car, quoi qu’il arrive, ce qui guide le cours mondial du sucre et des matières premières en général, c’est la climatologie. Ensuite, on peut broder sur les fonds de spéculation et d’investissement, la croissance de la consommation, etc. Mais la lame de fond, c’est la météo.

Donc vous travaillez au rythme de l’agriculture, au rythme des saisons. Mais avant cela, vous devez commencer à chercher des terrains propices à la culture de la canne, régler des problèmes foncier, vérifier l’accès à l’eau, s’entendre avec l’Etat et les populations riveraines, procéder à la défriche, à la plantation, à la multiplication car la canne c’est de la bouture, elle ne se sème pas mais se replante. En parallèle, il faut monter un outil industriel. Pendant ce temps là, tous les jours, la population croît, des consommateurs s’ajoutent. Et si, comme on l’espère tous, le niveau de vie augmente, la consommation per capita augmentera en parallèle.

Donc, personnellement, je ne vois pas du tout demain l’Afrique de l’Ouest être un acteur sucrier important à l’exportation.

L’Afrique de l’Ouest continuera donc à être déficitaire et à importer pendant un certain temps…

Oui, clairement, du moins pour certains pays. Il y a des pays qui sont à peu près  à l’équilibre comme la Côte d’Ivoire ; le Sénégal n’y est plus très loin, le Congo est exportateur mais sur des volumes encore limités. Au Togo, la sucrerie de Sinto à Anié est certes petite mais –et c’est caricatural– elle exporte son sucre alors que le Togo, par ailleurs, en importe. A ma connaissance, il n’y a pas de projets sucriers nouveaux dans la sous-région. Il y a ce qui est annoncé au Nigeria, mais c’est juste annoncé.

Voit-on davantage de flux inter-africains ?

Ca ne marche pas. Certes, le Nigeria importe du sucre pour l’exporter dans les pays voisins. Mais il fait du dumping monétaire, pas du commerce.

C’est-à-dire ?

Les opérateurs nigérians font passer frauduleusement sur lesmarchés voisins du sucre 20% moins cher que les prix sur les marchés locaux du Bénin, du Togo, du Niger, du Tchad, du Cameroun, etc. Ils récupèrent ainsi du franc CFA facilement convertible en euro ou dollar à beaucoup moins que sur le marché parallèle. Car le marché officiel du naira est bon mais on ne trouve pas suffisamment de devises pour satisfaire toutes les demandes.

L’Afrique de l’Ouest importe-t-elle toujours autant du Brésil ou l’Union européenne (UE) devient-elle un acteur montant?

C’est majoritairement le Brésil. La grande stratégie actuelle de l’UE est de se positionner sur ce marché africain : avec la fin des quotas, la réforme du régime sucrier, on augmente notre production de 20% et on vend du sucre en Afrique.

Qu’en pensez-vous?

Qu’ils le fassent ! Mais je ne sais pas à quel prix ils finiront par acheter leur betterave à leurs agriculteurs et coopérateurs. C’est ça le problème. Car, en France notamment, ce sont des coopératives et non des entreprises privées. S’il y a des coopérateurs qui acceptent de baisser leurs prix, leur stratégie sera bonne.

Quelle est la compétitivité du sucre européen face au brésilien ?

Je n’en sais rien. Les dés sont trop pipés partout. Les Européens sont à un très haut niveau de productivité et de technologie tant au niveau agricole qu’industriel. Ils sont très pointus. Le Brésil l’est un peu moins. Les opérateurs européens ont profité d’un régime commercial et réglementaire très favorable qui leur ont permis de faire des investissements dans des conditions privilégiées.

Il y a aussi le sucre marocain. Ils importent du sucre notamment du Brésil pour utiliser à pleine capacité leurs raffineries et le réexporter en Afrique. Une partie de leur sucre est pourtant subventionné. Cela marche maintenant mais pour combien de temps encore?

Mais surtout, on peut se demander pourquoi les Africains laissent entrer du sucre ainsi dans leurs pays? Essayez de faire rentrer du sucre en Europe et vous verrez.

Voyez-vous un avenir sucrier dans des pays comme la Guinée ou le Liberia?

Ces pays n’ont pas de monnaie forte. Donc si vous y développez un projet sucrier qui nécessite des investissements considérables, le vrai sujet sera un problème de financement. Un projet sucrier c’est € 200 à 300 millions d’investissement. Et comme votre plantation de canne à sucre ce sont des boutures et non des semences, il faudra 5 à 6 ans avant d’arriver à sortir votre premier sucre et votre prêt aura commencé à courir. Votre sucre sera payé en monnaie locale alors que votre emprunt sera en dollar ou en euro.

Donc dans ces pays où il n’y a pas de devises fortes, il est très difficile d’envisager un projet de plantation de canne à sucre. Sauf à obtenir des financements d’Inde ou de Chine adossés à leur EximBank. Mais aujourd’hui, même l’Inde ou la Chine font attention et demandent des garanties aux États.

Aller dans un pays comme la Guinée vous intéresse?

Tous les pays nous intéressent mais ensuite il y a la réalité des affaires. Dans les pays phares d’Afrique de l’Ouest, ce n’est pas toujours facile. En Côte d’Ivoire, les choses se passent bien. Mais,  si le Cameroun ou le Burkina n’arrivent pas à contrôler leurs frontières sucrières, un pays comme le Tchad n’arrive pas lui à choisir un modèle : faire de son opérateur un champion, comme l’Europe l’a fait pendant des décennies avec ses opérateurs, ou tolérer avec bienveillance le commerce informel frontalier. Le Président Deby a annoncé que l’agriculture serait le pilier de son prochain mandat. Il a donc fait un choix. Un choix exigeant, mais salutaire je pense.

Depuis un an, on parle d’Afrique, d’Afrique…, et de projets. Mais, aujourd’hui, où sont les investisseurs ? Sur de très gros projets comme des sucreries, les choses ne sont pas simples. Mais sur le Nigeria, je suis optimiste. Peut-être vont-ils nous surprendre. Et là, on aura de vrais concurrents qui, peut-être tireront tout le monde vers le haut.

Quelles sont vos prévisions sur le prix du sucre?

Impossible à dire ! Le sucre revient maintenant à des niveaux plus raisonnables mais cela va rester compliqué pour beaucoup d’acteurs à produire à ce tarif la. Donc je pense qu’il y a encore une marge de progression autour de $ 50 à 100. Mais de toute façon, la boule de cristal ne sert à rien car, jusqu’à présent, elle ne  peut pas prévoir la météo.

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Source : Commodafrica

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