Maïmouna DIARRA, Directeur des Ressources Humaines : « Le niveau en matière d’éducation a beaucoup baissé, il faut y travailler »

Maïmouna Lydie DIARRA, Directeur des ressources humaines pour l’Afrique de l’Ouest et le Moyen-Orient chez GALLINA BLANCA FOODS, développe auprès de carnetdadresse.info, l’idée que ce sont les personnes qui font l’entreprise.

 

  1. Quel est votre parcours, comment êtes-vous arrivée à ce poste ?

J’ai fait des études en Côte d’Ivoire, d’abord au Collège Mermoz puis au Collège Notre Dame du Plateau, que j’ai intégré à partir de la classe de CE2 jusqu’à la Terminale. Ensuite, Je suis rentrée à l’Université d’Abidjan qui était pour moi à l’époque l’une des meilleures universités. J’ai étudié et obtenu une licence en anglais, licence d’enseignement qui permettait de travailler. A l’âge de 21 ans, J’ai débuté comme professeur d’anglais au Collège Notre Dame du Plateau où j’ai exercé pendant 6 ans.



J’ai décidé de me réorienter suite à des conseils. J’ai ainsi postulé à une annonce d’assistante marketing. C’était Coca-cola West Africa qui ne m’a pas retenue pour ce poste par manque d’expériences en entreprise.



Un mois après, Coca-Cola m’a rappelée pour un poste d’assistante au département ressources humaines. J’ai appris tout ce qui concerne les ressources humaines. J’y ai passé 16 ans, de 1994 à 2010 et étant chez Coca-cola West Africa, j’ai fait un DESS à l’INPHB, l’antenne d’Abidjan, en ressources humaines. En 2010, lorsque je suis partie de chez Coca-cola, j’étais Directeur des ressources humaines pour la zone Afrique de l’ouest et Afrique centrale.



Je suis recrutée après, à Abidjan pour Philip Morris International Dakar en tant que DRH pour la zone Afrique de l’ouest et Afrique centrale. C’était un poste promotionnel intéressant, parce que j’étais hors de la Côte d’Ivoire, c’est une toute autre expérience. Aussi, c’était un business model différent du fait que chez Coca-cola nous avions toute la base stratégique, marketing, service, etc…, tandis que chez Philip Morris, j’avais une grosse usine et un poste de responsable des ressources humaines qui me rapportait une équipe un peu plus grande. J’ai passé 4 ans au Sénégal où j’ai énormément appris.



En 2014 j’ai vraiment voulu rentré en Côte d’Ivoire pour diverses raisons. C’est ainsi que j’ai intégré Novartis comme DRH pour la même zone. Hélas, j’avais trouvé que les activités ne me convenaient pas forcément. C’était un peu ce que j’avais fait 10 ans auparavant et cela ne m’intéressait pas vraiment. Quand Barry Callebaut qui a une grosse envergure ici m’a contactée également, c’était pour un poste intéressant mais Gallina Blanca Foods m’a proposée une offre qui correspondait vraiment à mes aspirations. C’était un peu ma suite quand je quittais Philip Morris, où je gérais une grosse boîte aussi et Gallina Blanca Foods aujourd’hui a plein d’activités qui m’intéressent vraiment.



 

  1. Quelles sont les compétences professionnelles et les qualités qu’il faut avoir pour pratiquer ce métier ? Y a-t-il une voie royale ? (Formation) – Perspectives d’évolution?

L’écoute est très importante. Également beaucoup d’humilité parce que nous n’obtenons pas forcément des résultats tout de suite. Aussi avoir tout un sens de l’humain est primordial. Prendre en compte les besoins des personnes, savoir écouter, ce qu’on a entendu dire, dans les comportements, ce que les gens n’ont pas dit mais que nous pouvons percevoir.



Il y a un gros volet confidentialité. Et puis dans le domaine où j’évolue ce ne sont pas les ressources humaines de type administration, le classique, mais tout le volet stratégique où tu te dis dans 5 ans où je mène toute l’organisation. C’est vraiment tout le volet organisationnel où il faut voir loin.



Il y a beaucoup de femmes dans le métier. Les hommes aiment plutôt tout ce qui est cartésien et c’est un métier qui peut aussi l’être. Il existe un gros volet technique qui est une base RH importante, comme la rémunération, les avantages sociaux, la gestion des personnes jusqu’à un certain niveau, sur le court, moyen et long terme, etc. Mais les hommes ils aiment moins ce volet où le salarié vient s’asseoir, raconte sa vie pendant une heure.



Donc je pense que ce n’est pas une question de genre pour exercer un poste de DRH, mais nous avons peut-être les aptitudes à le faire naturellement. Je ne pourrai pas dire mais je pense qu’il y a environ 80% de femmes. De plus en plus d’hommes s’y intéressent mais je crois que c’est ce volet soft skills qui fait que les femmes sont prédisposées. Elles ont l’habitude d’écouter leurs enfants, leurs maris, d’écouter les problèmes des autres. Nous sommes à l’écoute de l’être humain depuis toujours, dans notre vie personnelle.

 

  1. En quoi consiste votre métier aujourd’hui ? (description des missions)

Mon métier va consister au niveau de l’Afrique et du Moyen-Orient à établir les fondements stratégiques sur la base d’un diagnostic de l’organisation telle quelle est aujourd’hui. Sur cette base, ce sera gérer cette organisation et apporter à mon entreprise une solution et une stratégie sur comment utiliser le capital humain. C’est en gros ma mission.



Recruter aujourd’hui c’est déjà : anticiper où est-ce que la personne sera dans 10 ans ? Qu’est-ce que nous peut en faire ? Quel est son potentiel ? Quel système faut-il faut mettre en place pour que cette personne arrive à ce niveau ? Recruter quelqu’un aujourd’hui, c’est avoir un plan de carrière pour lui à 5 ans. Cela sera modifié peut-être en fonction d’autres facteurs et d’autres perspectives qui peuvent s’insérer. Mais c’est surtout cette vision à long terme qu’il faut être capable d’avoir.

 

  1. Quelle est la situation dans l’exercice de vos fonctions actuelles qui vous a marqué ?

J’aime bien mettre les choses en place et les regarder après sur 3ans, 4ans ; voir ce qui a pu être fait et voir les gens progresser. Parce que mon travail principal ce sont les personnes et je pense que ce sont les personnes qui font l’entreprise. Souvent on pense que c’est le profit qui vient avant mais ce sont les personnes qui font le profit. Et ce qui me gratifie le plus dans cette fonction et je le dis aux gens, je le fais parce que j’aime ce métier et il faut l’aimer pour le faire.



Donc on travaille avec des hommes, ce n’est pas 1+1=2 ; un être humain c’est autre chose, c’est tout une complexité, ce que les américains appellent les soft skills, des choses pas forcément tangibles, que nous ne pouvons pas peser ou mesurer rationnellement. Il y a quand même un volet de l’expérience qui compte, qui aide et je pense que c’est l’effet de l’inattendu que j’aime dans ce métier.



Aussi les résultats que j’ai pu obtenir avant dans certaines organisations me confortent dans l’idée que c’est ce que j’ai envie de faire. Et à termes je pense me mettre dans la consultance. Gallina Blanca Foods sera mon dernier poste en entreprise après cela on va penser à autre chose.

 

 

  1. Selon vous, quels dispositifs institutionnels ou organisationnels nos Gouvernants seraient bien inspirés de mettre en place et/ou de favoriser pour faciliter le lien entre vie privée et carrière professionnelle des Femmes décideurs en Côte d’Ivoire? (exemple du temps partagé, travail à mi-temps, travail à la maison, crèches d’entreprises,…)

 

Au niveau public, je pense que le gouvernement a vraiment commencé à travailler, avec le compendium des compétences féminines. C’est une très bonne initiative. Il faut comprendre également qu’il y a un gros volet flexibilité que nous devons assimiler. Parce qu’une femme doit toujours faire à manger pour son mari, pour les enfants. Les hommes c’est autre chose. Lorsqu’ils rentrent le soir, ils ont les pieds sous la table le diner est prêt, mais il y a quelqu’un qui a géré en amont.



Pour qu’une femme réussisse c’est trois fois plus d’effort pour les mêmes compétences, parce qu’il y a d’autres facteurs de la vie qui rentrent en ligne de compte par rapport à un homme. Une anecdote : Mon patron me disait un jour : « cela fait trois ans que je travaille avec toi, tu ne m’as jamais demandée de permission et pourtant tu as des enfants en bas âge ».



Je réponds « que je m’organise et que tout est une question d’organisation. J’emmène les enfants chez le médecin le samedi. Quand c’est en semaine, j’y vais tôt le matin, à 10h au plus tard je suis au bureau ; j’appelle pour dire que j’emmène les enfants chez le médecin. Ou alors je gère avec ma mère qui les emmène chez le médecin pendant que moi je vais au travail. C’est vraiment une question d’organisation. Sinon j’aurais bien pu demander une permission tous les jours mais ça ne permet pas d’avancer». Et les hommes ont souvent des problèmes avec les femmes de leur équipe à cause de cet aspect.



Chez Novartis par exemple, il y a quelque chose que l’on pratiquait ; le mercredi une femme pouvait rester à la maison et travailler. Aujourd’hui il y a tous les moyens avec internet pour travailler de la maison très facilement. Une fois par semaine, une femme peut demander à rester à la maison pour travailler ou un homme aussi.



Il faut être à l’écoute et ça rentre dans la flexibilité et je pense que c’est tout ce qu’on veut. Parce que pour tout le reste, sur la question de capacités intellectuelles, le courage, les femmes ont les mêmes potentialités. Il faut donner les mêmes chances à tout le monde. Aujourd’hui vous avez par exemple des bourses que des gens compétents qui ne les obtiennent pas. C‘est dommage et le gouvernement doit se pencher là-dessus.



Il y a un gros volet flexibilité et compréhension et il y a ce que carnetdadresses.info fait pour mettre en avant les femmes qui est très bien.

 

  1. Dans l’exercice de votre fonction, estimez-vous subir des inégalités liées au genre ? Des exemples ?

 

Oui je pense qu’il y a des inégalités liées au genre. Souvent quand je recrute les gens me disent qu’ils ne veulent pas de femmes à ce poste. A tous les postes une femme peut servir et ce n’est pas un critère. Aujourd’hui dans les environnements dans lesquels j’évolue, les règles sont claires, pas de discriminations, ni sur le genre de vie que la personne mène, le sexe et l’âge de la personne, ni sur ses tendances. Car ce n’est pas le plus important. On voudrait que les compétences liées à ce poste se retrouvent dans ce candidat.



C’est quelque chose que vous voyez souvent. Par exemple, quand vous allez pour des postes à l’usine, les gens vont vous dire qu’ils ne sont pas convaincus qu’une femme puisse s’en sortir… Mais moi j’ai vu des femmes à l’usine évoluées très bien. Parce que dans les usines de nos jours tout est informatisé



Une autre discrimination, c’est aussi le fait que la femme qui travaille en usine, prendra des congés de maternité, peut-être qu’elle a des difficultés pendant la grossesse, il faudra en tenir compte, et ça ce sont des choses que l’on voit souvent. J’ai vu des femmes très compétentes dans ces cas qui ont été mal notées par exemple au cours d’une certaine année.

 

  1. Que pensez-vous de la représentativité des femmes en comité de direction?

 

J’ai toujours été en comité de direction la seule femme et ça ce n’est pas normal. Je pense qu’il y a des femmes qui peuvent donner leur point de vue, leurs idées et gérer leur vie. Mais l’expérience montre que nous sommes souvent écartées.



Le fait est que nous évoluons aussi dans un milieu d’hommes. Ceux-ci ne se disent pas que vous faites la même chose que leur femme à la maison. Souvent moi j’ai fait des réunions jusqu’à 1h du matin ; c’est bien mais il y a des maris qui ne le tolèrent pas. Et quand vous n’acceptez pas de le faire vous n’êtes pas digne du poste. C’est pour cela il y a peu de femme qui arrive au sommet souvent en entreprise. Mais il y en a quand même. Ça commence à venir.

 

  1. Un conseil à l’endroit des jeunes femmes en Côte d’Ivoire et des Hommes relativement à leur regard sur la femme en Côte d’Ivoire.

Je vais commencer par les femmes et je pense qu’il ne faut pas forcément accuser l’autre côté. Nous savons quelles sont nos difficultés dans le cadre du travail. Mais avant tout nous devons changer de paradigme. Les femmes aujourd’hui, ne doivent plus avoir cette mentalité de se tourner les pouces en pensant avoir un homme qui s’occupe d’elles, qui vous donne tout ce qu’il faut. C’est bien quand cela arrive, c’est une très bonne chose ; je pense que c’est toujours le rôle de l’homme. Mais il faut quand même voir les réalités du monde de cette époque.



Les hommes doivent accepter les femmes qui ont réussi, parce que cela va arriver de plus en plus. Nous allons dans les mêmes écoles et elles peuvent évoluer au même titre qu’eux ; la société doit l’accepter. J’ai vu des mariages brisés parce que la femme a évolué mieux que l’homme. Aujourd’hui une femme peut aller beaucoup plus loin et ça va continuer d’arriver.



Il faut que les femmes arrêtent de vouloir forcément se faire entretenir. Nous sommes à l’école avec un homme, parfois il travaille nous également, il faut contribuer pour aider son mari. C’est ce qui est normal, il faut que l’on arrête d’être trop calculatrice et de vouloir profiter d’un homme.



Nous avons tout ce qu’il faut pour réussir, les mêmes capacités intellectuelles, les mêmes écoles. Il faut simplement que nous partions sur la même base et que nous ayons cette mentalité que nous ne sommes pas forcément à sa charge, et se dire je dois pouvoir me démarquer aussi si je le peux. Il faut que nous ayons à cœur de changer l’image que l’on peut avoir de nous parce que nous avons la place la plus importante et je le répète il faut qu’on est des femmes qui sont courageuses et qui ont envie de travailler.

 

  1. Un coup de gueule et un coup de cœur à l’endroit de l’environnement des affaires.

 

J’ai eu à voyager dans le cadre de mon travail, vous allez prendre toute l’Afrique mais la Côte d’Ivoire et je le pense, est le seul pays où vous cherchez n’importe quelle compétence et vous trouvez ce que vous voulez. Il y a des gens qui parlent l’allemand, le russe, le chinois. Il y a de tout parce que le Président Houphouët a vraiment investi dans l’éducation. Ce qui se passe actuellement est très douloureux.



Aujourd’hui c’est n’importe quoi les compétences. Je recrute des gens qui ont une maîtrise en anglais qui ne parlent pas l’anglais. Nous n’avions jamais mis les pieds hors de la Côte d’Ivoire mais avec l’anglais que nous apprenions à l’université nous pouvions soutenir une conversation sans problème.



Le niveau a beaucoup baissé et il faut que nous fassions quelque chose. Quand il y a eu la crise ici, les autres pays ont recruté en Côte d’Ivoire. On a Tidjane THIAM Directeur général du Crédit Suisse, Charles KIE chez Ecobank, au Cameroun le DG de Texaco est un ivoirien. La Côte d’Ivoire a un vivier de vraies compétences. Je pense que c’est important et il faut y travailler.



J’ai vu qu’il y avait une grosse base de données qui est en train d’être construite, non seulement avec les femmes mais avec les hommes, avec toutes les compétences du pays et je pense que c’est ce qui mènera l’Afrique quelque part demain. L’objectif sera de rassembler toutes ces compétences, qu’on se connaisse et que je sache que moi je peux recruter en Côte d’Ivoire sans avoir besoin d’aller en Europe.

 

Question subsidiaire : Qui aimeriez-vous lire pour la prochaine interview ? Quel est votre modèle ?

A la prochaine interview, je désire lire pourquoi pas Chantal BONI-BOUEDI, Marie-Thérèse OKROU BOKA, ingénieur agronome et femme d’affaires ou Dorcas MANOU, Global HR Business Partner Africa à la Banque mondiale.

 



Mon modèle sera un homme. Un ami à ma sœur chez qui j’ai passé des vacances aux Etats-Unis étant jeune, M. François BARROU. Il m’a beaucoup influencée par sa manière de vivre, de réussir. Il ouvrait ses locaux à 7heures il rentrait à 20heures et il continuait de bosser. C’est un modèle de travail et c’est incroyable.

 



Enfin j’ai été influencée par ma mère qui a vécu seule avec ses enfants mais s’est battue comme un chef. Elle était sage-femme, mais c’était parmi les meilleures. C’est une sage-femme qui faisait des calculs et qui a fait avoir des enfants à plein de femmes, très scientifiquement. Je l’ai vue aller dans les conférences dans le monde entier pour apprendre et former les gens dans les pays étrangers. Rien d’une sage-femme commune. Cela nous impressionnait parce que c’est un petit métier.

 



Nous pouvons donner n’importe quelle dimension à ce que nous faisons, que nous soyons balayeur ou cuisinière, pour que ce soit reconnu un jour et que cela ait une autre envergure différente à l’opposé du commun. Il faut de temps en temps sortir du groupe.

source : carnetdadresses.info

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3 Commentaire(s) sur “Maïmouna DIARRA, Directeur des Ressources Humaines : « Le niveau en matière d’éducation a beaucoup baissé, il faut y travailler »”

  1. Djougoutigui dit :

    Tchiééé, ya femmes, c’est plus que garçons !

  2. Maggy dit :

    Felicitations a l’equipe de Carnetdadresses pour cette belle initiative qui nous fait decouvrir de vraies pepites. On a besoin en Côte d’Ivoire de VOIR de telles femmes, ça inspire et ça donne du courage.
    Elle a une velle carrière Madame Diarra. Il ya des talents cachés et ça fait du bien que carnetdadresses.info les révèlent. Impatiente de decouvrir la prochaine femme decideur.

  3. Maggy dit :

    Erratum : lire belle plutot que velle dans mon commentaire precedent.

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