L’intelligence économique en Afrique : Constats, besoins et défis futurs*

En l’absence d’études comparatives représentatives sur  l’état de l’intelligence économique en Afrique, il est très difficile d’en faire un bilan général raisonné. Toutefois, à partir de contributions disparates produites par des experts, des chercheurs et d’institutions  dédiées (1) plusieurs constats peuvent être dressés.

Hormis quelques exceptions, l’intérêt des décideurs publics et des chercheurs africains pour les pratiques de l’intelligence économique est récent, embryonnaire et disparate. Il existe certes des initiatives œuvres soit d’universitaires, soit d’acteurs institutionnels publics ou privés,  mais celles-ci  restent éclatées et sans retombées effectives en termes de structuration nationale du champ de l’intelligence économique. Dès lors, il n’y a pas  en Afrique  des politiques publiques à proprement parler dédiée à l’intelligence économique gouvernées à partir d’un pilotage institutionnel unifié à une échelle élevée de l’Etat.
Les structures existantes sont le produit soit de grands groupes bancaires et financiers, soit de quelques  champions nationaux, soit tout simplement de firmes transnationales opérant dans les pays africains concernés.

La  prise de conscience relativement tardive de l’intérêt pour l’intelligence économique découle du peu d’importance qu’accordent les dirigeants à cette dimension stratégique de la gouvernance de leurs économies et de leurs sociétés. Elle trouve  aussi sa raison d’être dans le caractère  déconnecté des structures d’enseignement et de recherche par rapport aux évolutions qu’a connues le champ du savoir économique et des sciences de management en matière de veille stratégique et d’intelligence économique.

Elle est due, enfin, à la dépendance des pays africains aux grands think tanks internationaux qui opèrent dans le monde avec les conséquences qui en découlent en termes d’émergence et de développement de démarches endogènes d’intelligence économique, de formation des compétences en cette matière et surtout de production autonome d’une  pensée stratégique propres à chaque pays et par extension propre à l’ensemble du continent.

Compte tenu du retard pris, des raccourcis s’avèrent  indispensables. Ces raccourcis dépendent cependant d’une identification appropriée par les acteurs africains concernés des besoins de l’Afrique et des pays africains en intelligence économique et en veille stratégique. Ils sont également fonction de la réunion d’un certain nombre de conditions permettant aux pays africains de relever les défis de la promotion de stratégies nationales d’intelligence économique.

Dans  tous ces domaines l’Afrique doit réaliser des progrès immenses pour pouvoir répondre aux nombreux défis que les pays du continent connaissent,  à des degrés divers et différenciés,  qu’il s’agisse  des problèmes de santé, d’éducation, de pauvreté, d’inégalités sociales, d’alimentation,  de chômage, de sous- équipement, de désindustrialisation, de faible valorisation des ressources naturelles, de conflits ethniques et religieux et leurs corollaires l’instabilité politique , l’insécurité, de formes atypique de pressions migratoires, et  le mal-être des populations.

Pour réaliser ces progrès,  trois conditions doivent être réunies. Une volonté politique des dirigeants africains visant à promouvoir les démarches d’intelligence économique à partir d’un pilotage institutionnel unifié et coordonné à un niveau élevé de l’Etat, une vision claire des missions à allouer aux pratiques de l’intelligence économique  du point de vue de leur contribution au développement économique et à la sécurité globale et une stratégie nationale appropriée visant à organiser les structures de l’Etat, des territoires, des entreprises, des universités, et  des centres de recherches autour des objectifs nationaux d’intelligence économique.

Concomitamment à ces chantiers de nature éminemment politique et stratégique, les pays africains doivent s’atteler à  former des compétences aux métiers de l’intelligence économique et  à développer des partenariats innovants,   comme c’est le cas dans le cadre de l’Université ouverte de Dakhla à partir d’une coopération triangulaire réunissant l’Association d’études et de recherches pour le développement (Maroc), l’Association internationale francophone d’intelligence économique (France) que préside Philippe Clerc, et le Centre Africain de la nouvelle économie que préside Amath Soumare (Sénégal).

Ce partenariat d’un genre nouveau vise à former des élus et des acteurs du développement des trois régions des provinces du sud du Maroc en préparation à la mise en place d’une structure permanente au sein de chaque région dédiée à l’intelligence économique territoriale. Enfin pour mutualiser les efforts des pays du continent dans ce domaine stratégique,  il serait judicieux de  tendre vers la création d’une instance panafricaine dédiée à l’intelligence économique.

Les besoins du continent

Il y a au moins cinq domaines de l’intelligence économique dont les pays africains ont besoin.

1) L’intelligence de la connaissance stratégique. Ce besoin est primordial,  car il est seul à même de permettre aux pays africains de disposer  d’un diagnostic  pertinent,   scientifiquement valide, crédible, objectif parce que débarrassé  des contingences politiques et idéologiques. Cette forme d’intelligence doit être produite par les experts africains sur leur continent à partir d’une connaissance autonome tournée sur l’avenir du développement du continent  et adossée aux priorités, aux besoins, attentes et aspirations de ses populations;

2) le deuxième domaine est celui de l’intelligence des risques et des menaces majeures dans leurs dimensions économique, financière, technologique,  politique, sociale, culturelle, naturelle, climatique et géostratégique;

3) le troisième domaine est celui de l’intelligence de la veille stratégique et de la prospective;

4) le quatrième domaine est celui de l’intelligence de l’influence;

5) et le cinquième domaine est celui de l’intelligence de la sécurité globale.

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* Cette chronique s’appuie sur l’allocution prononcée par l’auteur à l’ouverture des 1res  Assises africaines de l’intelligence économique organisées à Casablanca le 3 juin 2016  par l’Institut d’intelligence économique que préside Bernard Carayon.  Le rédacteur en chef de L’Economiste, Mohamed Benabid, y a également participé en tant que membre fondateur de l’Association marocaine d’intelligence économique (cf. L’Economiste du 6 juin 2016)

(1) L’Association marocaine d’intelligence Economique (AMIE-Maroc), l’Académie d’Intelligence Economique (AIE-France), l’Association internationale francophone d’intelligence économique (AIFIE-France), et le Centre africain de la nouvelle économie (CANE-Sénégal) pour ne citer que ces institutions.

Driss GUERRAOUI

Driss Guerraoui est professeur à l’université Mohammed V de Rabat et secrétaire général du Conseil économique social et environnemental

Source : leconomiste.com

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