La sérendipité : l’art de trouver ce qu’on ne cherche pas

Trouver ce que l’on ne cherche pas, faire d’heureuses découvertes jamais prédéterminées : après avoir été un concept scientifique inspiré d’un conte persan du Moyen Age, la sérendipité dévoile le sens pratique d’internet.

La sérendipité ? Mot étrange, flou, aux sonorités barbares et pourtant de plus en plus opérant pour ceux qui tentent de saisir notre époque et de mieux comprendre en particulier les pratiques sociales du web 2.0. Bien connue des Anglo-Saxons, l’expression s’impose peu à peu dans la langue française qui fait enfin sienne la définition habituellement retenue : l’art de trouver ce que l’on ne cherche pas en usant de sagacité. Dans la langue de Shakespeare, serendipity renvoie à ce « don magique de faire des découvertes heureuses ».

Nous pratiquons tous l’art de la sérendipité. Car nous faisons tous cette expérience d’une errance parfois productive, ouvrant sur des horizons inattendus mais prospères : incapables de dire ce que nous cherchons précisément, nous réalisons parfois avoir trouvé mieux que les choses en quête desquelles nous étions parti de manière un peu confuse. Certains définissent ainsi la sérendipité par cette capacité à reconnaître intuitivement et immédiatement – et à exploiter rapidement et créativement – les conséquences potentielles heureuses d’un concours malheureux de circonstances.

L’expression s’origine dans un conte : Les Aventures des trois princes de Serendip, partis à l’étranger parfaire leur éducation, racontées par le chevalier Louis de Mailly, publiées en 1719, et que republient les éditions Thierry Marchaisse. Ce conte adaptait un ancien conte persan, influencé par Les Mille et Une Nuits au début du XIVe siècle. C’est en 1754 que le mot serendipity apparut en Angleterre, par le biais de l’écrivain Horace Walpole qui désigne alors des « découvertes inattendues, faites grâce au hasard et à l’intelligence » : le mot permit ensuite d’éclairer plusieurs événements historiques aussi disparates que la découverte fortuite de l’Amérique par Christophe Colomb parti sur la route des Indes ou l’invention accidentelle de la pénicilline.

La renommée récente du mot en France tient à sa capacité d’éclairer les pratiques numériques d’aujourd’hui. Mieux qu’un concept, le mot désigne une méthode de recherche, une attitude créative propre à la culture du web. Le vrai royaume de la sérendipité est le web 2.0 : toute la navigation repose sur cette notion, puisque la structure fondamentale de l’information y est l’hypertexte : « Un réseau réticulaire de noeuds qui sont autant de carrefours à partir desquels on choisit sa route par hasard » souligne dans une postface du livre de Louis de Mailly la linguiste Marie-Anne Paveau.

« Quel est le point commun, demande-t-elle, entre les nanotechnologies, le Boeing F-16 Fighting Falcon, le bleu de Prusse, le nylon, le Viagra, la navigation sur le web, le bouddhisme et… la vie en général : la sérendipité, ou l’art de trouver sans chercher en usant de sagacité. »

Les usages du mot se sont ainsi élargis pour remplacer la fantaisie du conte oriental par une pure « efficacité méthodologique ». Aujourd’hui, certains parlent de « sérendipité embarquée » (intégrée aux processus de collecte d’informations), d’autres de « sérendipité manufacturée » (qui consiste à multiplier les ressources de manière à favoriser la découverte la plus féconde possible), d’autres évoquent « l’art du décourci »…

Le mot fait désormais partie de la culture ambiante. Utilisé depuis des années dans les sciences sociales, la physique, la médecine, la géologie…, comme le prouva le colloque de Cerisy dirigé en 2009 par Pek Van Andel et Danièle Bourcier (« La sérendipité dans les sciences, les arts et la décision »), le concept traverse désormais le quotidien des internautes.

Pour autant, n’est pas prince de Serendip qui veut, rappelle Marie-Anne Paveau. Car la sérendipité ne peut se réduire au seul principe de hasard : elle est surtout « une véritable disposition au sens philosophique du terme, c’est-à-dire une capacité ou habileté de l’être humain. »

Il faut savoir accueillir le hasard pour habiter sur Serendipity, l’île des princes du hasard fécond. Le début du conte de Louis de Mailly rappelle la nécessité de posséder des dispositions intellectuelles appropriées : les trois jeunes philosophes qui partent à l’aventure sont formés aux savoirs les plus ardus et les plus variés.

Quête active, même si elle n’a pas de but connu, contraire d’une attente passive, la sérendipité correspond à une procédure logique peu classique : « l’abduction », par opposition à l’induction, qui repose sur la causalité (on part de constats empiriques pour aboutir à des généralisations) et à la déduction (on part d’hypothèses et de définitions pour démontrer une réalité). Du côté de l’abduction, il n’existe plus de point de départ ni d’arrivée : on construit des hypothèses à partir d’un ensemble donné de faits qui ne leur sont a priori reliés en rien. En naviguant sur internet, il y a d’autres Amériques à découvrir…

Jean-Marie Durand

source : lesinrocks

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4 Commentaire(s) sur “La sérendipité : l’art de trouver ce qu’on ne cherche pas”

  1. La découverte «ne peut jamais surgir du seul apprentissage des savoirs disciplinaires», mais implique l’«art de l’interprétation des traces et des signes»

  2. Aka Chic dit :

    Ce serait deja un bon debut, de trouver ce que l’on cherche…

  3. paolo de navarre dit :

    @Aka chic tu cherches quoi?

  4. africoptimistic dit :

    @ paolo de navarre : Peut-être cherche-t-il dans la bibliothèque universelle, ce que des gens comme toi font sur terre…?

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