Femme à l’honneur : Marie Diongoye Konaté ou l’insubmersible

8 mars 2016, Journée de la Femme. carnetdadresses.info choisit de mettre à l’honneur Marie Diongoye Konaté  qui par son travail, arrive aujourd’hui à concurrencer les grandes multinationales comme Nestlé ou Danone.

Tout commence au cours de son séjour au Brésil. Marie Diongoye Konaté constate que dans ce pays on consomme ce que l’on produit quitte à exporter le surplus alors qu’en Afrique, on importe ce que l’on consomme et exporte ce que l’on produit. Son pays d’accueil est le premier producteur mondial de soja, premier producteur mondial de sucre et de biocarburant à base de canne à sucre, deuxième producteur mondial de maïs, premier producteur mondial de viande bovine etc. Ce qui la subjugue, c’est que l’Afrique et la Côte d’Ivoire particulièrement produisent également toutes ces commodités, mais en si faible quantité qu’on doive importer du riz (aliment de base) du maïs, du soja, du sucre. Sa conviction est faite : « Je me suis dis qu’il n’y a rien á discuter. Il faut qu’on transforme, qu’on valorise, qu’on crée des emplois, des besoins et c’est de ce constat que je suis partie » confesse-t-elle. Fini le Brésil, avec son football, son paysage bucolique, son carnaval et ses plages ensoleillées. L’appel du devoir commence, puis celui du destin aussi car la jeune femme pétrie d’idées et d’un idéal de développement pour les siens, en Afrique, rentre au bercail.

Fille de bonne famille, d’un ancien ministre des Finances du Mali et fonctionnaire international, Marie est Ingénieur architecte, Université de Genève, Polytechnique de Lausanne. Au début des années 1990, elle est envoyée en Côte d’Ivoire à la DCGTX (Direction et Contrôle des Grands Travaux devenue BNETD) pour monter un projet Soja á Touba et Odienné, dans le cadre d’un projet de 30 milliards de F CFA (avant la dévaluation précise-t-elle) financé par la Banque Africaine de Développement, la coopération brésilienne et les paysans ivoiriens qui ont contribué á hauteur de 1 milliard. Tout baigne ; C’est le rond de cuir ; bon salaire, villa, voiture, voyages aux frais de la princesse. Mais Marie n’en a cure. La Côte d’Ivoire produit du soja et du maïs, mais bon sang, pourquoi ne peut-elle pas produire des farines infantiles justement à base de ces céréales ? Pourquoi les bébés africains sont-ils nourris de farines importées ? Marie s’est faite une conviction depuis son séjour brésilien. Un matin de Janvier 1994, elle claque la porte de la DCGTX et abandonne tous les avantages de Directeur-adjoint du projet Soja.

Scandale, particulièrement dans la famille. « Je me souviens que mes parents m’on appelée. Ils étaient tous les deux assis dans le salon et m’ont demandée si j’avais un problème dans la tête. Ils ne comprenaient pas pourquoi j’ai décidé de quitter un poste aussi confortable que celui que j’exerçais (Logement et voiture de fonction, etc.) pour aller m’installer dans un petit coin du marché populaire d’Adjamé á Abidjan ».

Mais Marie sait que ses parents, d’esprit très ouvert, lui ont appris á être indépendante, autonome. Sitôt le premier écueil passé, la voilà embarquée dans une aventure qui la mène depuis 16 ans sur les sentiers tortueux de l’entreprenariat en Afrique. Premiers couacs, avec les institutions financières internationales qui posent des conditions non-réalisables. « La BAD et la SFI ont trouvé mon projet fascinant, mais l’une de ses institutions après avoir pris plus de deux mois pour examiner mon dossier, m’a dit qu’elle ne finançait pas de projets en dessous de 300 millions F CFA avec un apport du promoteur de 100 millions. Une autre m’a dit que mon projet n’était pas viable parce que j’allais chasser dans la cour d’une multinationale bien connue en Afrique et que mon idée avait peu de chance de prospérer ». Piquée au vif, révoltée à l’idée de voir le continent africain happé par les multinationales, Marie ne se dégonfle pas pour autant. Avec 400.000 F CFA comme fonds propres, elle s’achète un broyeur. Elle trouve sur son chemin des gens qui croient en elle.

Le CEPICI (Centre de Promotion des Investissements en Côte d’Ivoire) l’aide á monter son entreprise en moins de 6 mois. Avec un ex-collègue français de la DCGTX qui venait de perdre son boulot, elle se met au travail. C’est dur. « Il ya des nuits où j’étais hantée par l’abandon ». Son premier prêt, elle le doit á la CFD (Caisse Française de Développement) devenue depuis AFD. 40 millions F CFA qu’elle va d’ailleurs rembourser par anticipation, provoquant l’estime de ses créanciers qui n’en reviennent pas alors même qu’aucune de leurs clauses de financement ne le prévoyait. Le déclic va arriver quand des amis Suisses de ses parents lui prêtent de l’argent pour agrandir ses ateliers et acheter des équipements qu’elle implante dans la zone industrielle du Vridi. Du faubourg d’Adjamé à Vridi, le rêve commence à prendre corps.

Le premier vrai succès c’est en 1997. Un jour, sur le chemin du retour des champs de soja où elle était allée dire au revoir aux paysans, que découvre Marie ? « J’ai trouvé empilés dans un coin d’une station service des sacs sur les quels étaient écrit CSB (Corn Soil Blend – Mélange de Maïs et de Soja tout simplement). Mon sang a fait un tour. J’apprends alors que c’était des aliments destinés aux refugiés libériens et c’était á 100 km seulement de la plus grande zone de production de maïs et de soja de Côte d’Ivoire. Le déclic est tout de suite arrivé car je ne savais pas qu’il existait des organismes d’aide alimentaire en Côte d’Ivoire. J’ai alors fait le tour pour les convaincre d’acheter ces produits localement et de ne pas pousser les populations à l’assistanat en leur important des aliments qu’on produit localement ».

En 1997, l’Union Européenne lui donne son premier gros marché (Une commande de 980 tonnes de CSB), mais aussi ses premières sueurs froides car elle redoutait les résultats des tests de certification effectués à Bruxelles. Zéro microbe, joie incommensurable, puis une autre commande de 500 tonnes, un partenariat avec l’ancien ORSTOM devenu Institut pour la Recherche et le Développement de Montpellier. Le rêve prend corps et les succès s’enchainent, PKL (qui signifie littéralement Protéines issues de la graine en langue bambara, dioula et malinké) raflant avec sa marque Farinor dés 2001 le premier prix de l’innovation organisé par le Ministère ivoirien de l’Industrie.

Convaincue que seuls la passion et l’amour du continent africain permettront de sortir du sous-développement, Marie s’entoure d’une équipe d’ingénieurs industriels, nutritionnistes et de chercheurs auxquels elle accorde une grande liberté d’initiative. Elle garde principalement son personnel des débuts de l’aventure, avec tous les droits, y compris contrats de travail, bulletins de salaires et Assurance maladie.

Ses performances réalisées en toute transparence et respect des règles juridiques, fiscales et sociales auraient suffit pour faire de Marie une jeune entrepreneuse tranquille, heureuse de jouir librement de la Médaille d’officier de l’ordre du mérite qui lui a été décernée en 2002 par le Président de la République. Que nenni ! Depuis plus de 10 ans, elle est constamment sous menace d’expulsion du domaine qu’elle occupe dans la zone industrielle. Sans le savoir, la jeune femme dit avoir été entrainée au milieu d’un litige foncier dont elle ne comprend pas toutes les ficelles, en dépit des arguments émis par le CEPICI en sa faveur. Et comme si cela ne suffisait pas, elle découvre en 2006 des déchets toxiques de l’effroyable Probo Koala déversés à quelques dizaines de mètres de son usine. Elle arrête tout. Joue la transparence et informe ses clients et fournisseurs et part en campagne contre les pollueurs. Elle assigne devant les tribunaux la ville et le port d’Amsterdam ainsi que l’Etat hollandais. Quand á L’Etat ivoirien, celui-ci reconnaît les dommages, mais ne lui rembourse que le tiers des 1,5 milliards de francs perdus dans cette catastrophe.

Avec le fisc, elle ne badine pas. Mais la charte anti-corruption de PKL interdit de payer au-delà de ce qui est dû ou de payer un kopek à un agent public. Malgré toutes les tentatives insidieuses ou visibles pour la noyer, Marie tient solidement la barque PKL. Elle rend hommage au Ministre des Finances Charles Diby Koffi qui en maintes occasions a plaidé pour elle. Le Ministre de l’Industrie Dosso Moussa (ancien Directeur adjoint du CEPICI) a été stupéfait lors d’une récente visite à PKL d’apprendre que le contentieux foncier sur le site de PKL est toujours pendant.

PKL, c’est aujourd’hui un capital social de 140 millions F CFA, un chiffre d’affaires en 2009 de 1,330 milliards F CFA, 74 employés permanents dont 45% de femmes et 7 Ingénieurs, 200 emplois non permanents, c’est une succursale au Sénégal et un distributeur au Cameroun, c’est plus de 12 mille tonnes de produits agricoles achetés aux paysans ivoiriens entre 2005 et 2009 pour plus de 2,5 milliards de FCFA. Mais c’est surtout une conviction et une femme, une insubmersible.

source : Banque Mondiale

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