Banque africaine de développement : Le programme du Dr AKINWUMI ADESINA

Le 28 mai, le Nigérian Akinwumi Adesina, obtenait 60% des voix des régionaux, et plus de 58% de l’ensemble des voix des administrateurs (régionaux et non régionaux), devenant ainsi le successeur du Rwandais Donald Kaberuka, Président sortant de la Banque Africaine de Développement (BAD). Qu’est-ce qui a pu faire la différence entre les autres candidats et lui au point d’avoir l’onction quasi totale des régionaux ? Cette question nous a amené à analyser à froid son programme de campagne, expression de sa vision pour la BAD. «Ma vision est d’aider à bâtir une nouvelle Afrique, caractérisée par une croissance durable et partagée dans la prospérité, qui est unie, en paix et en sécurité, intégrée sur le plan régional et compétitive sur le plan mondial, un continent d’espoir, d’opportunités et de liberté, où la prospérité est partagée par tous. Une Afrique ouverte au monde dont les Africains sont fiers».

Ces propos de Dr Akinwumi Adesina résument les grands enjeux et défis du développement auxquels doit faire face, aujourd’hui, à moyen et long terme, le continent africain pris dans sa globalité, mais aussi au niveau de ses entités étatiques. Et comme il l’a souligné dans son programme qui a séduit les administrateurs de la Banque, l’émergence d’une nouvelle Afrique ne peut se faire sans avoir fait l’état des acquis, engagé une réflexion critique sur les nouveaux défis à relever et réorienté notre démarche stratégique. «La BAD, la principale institution de financement du développement en Afrique, a un rôle majeur à jouer dans cette aventure de transformation», assure celui qui prendra, sous peu, les rênes du management de la banque.

PRÉPARER UNE ÉMERGENCE DURABLE

Bien des pays africains se veulent, il est vrai, émergents, pour certains, en 2020 (cas de la Côte d’Ivoire), pour d’autres, en 2025, pour le reste, en 2035 ou 2040. L’émergence de nos pays est devenue une aspiration obsessionnelle sur le continent noir. Ce qui, en soi, n’est pas une mauvaise chose. Mais l’émergence peut-elle avoir lieu sans naissance d’une classe sociale moyenne dont l’effet catalyseur sur la demande intérieure et surtout sur les secteurs secondaire et tertiaire est indéniable ? Peut-­elle être possible dans un pays ou un continent où la pauvreté qui touche actuellement 40% de la population africaine s’enracine au fil des ans, faute de répartition judicieuse des fruits de la croissance, c’est-à-dire sans une croissance inclusive et durable assise sur la transformation structurelle de l’économie et le développement de chaînes de valeur dans les secteurs des matières premières agricoles, minières et pétrolières ? Peut-on, enfin, émerger en comptant uniquement sur une économie extravertie, donc dépendante, dans une large mesure, des termes de l’échange favorables ou non, de l’augmentation des prix des produits de base et d’une forte demande mondiale de ressources naturelles qui ont donné une impulsion aux industries extractives africaines ?

Ce questionnement a soutenu le diagnostic critique constituant le préambule du programme du nouveau Président de la BAD, Akinwumi Adesina. Qui rappelle que «dans les pays où les résultats économiques sont toujours lourdement tributaires des industries extractives, la volatilité des prix des produits de base, comme en témoigne la récente baisse des cours du pétrole, rend les économies plus vulnérables aux chocs extérieurs. Ce qui a de lourdes conséquences pour la stabilité budgétaire et macro-économique». Quant aux pays dépendants de matières premières agricoles, ils ne sont pas, eux non plus, bien lotis avec la faible productivité agricole qui les caractérise, ainsi que la faible création par les exportations de produits primaires de valeur ajoutée.

Une kyrielle de faiblesses qui conduit à des croissances économiques irrégulières dans nos pays. Et quand bien même celles-ci seraient régulières, leur mauvaise répartition et la mise à l’écart d’une proportion non négligeable de la population (notamment des jeunes) dans le processus de croissance sont à la base de la fragilité économique, sociale et politique. Ce sont des défis qui doivent être relevés en urgence par le continent africain. Et il doit, dans ce cas, pouvoir compter sur la BAD. Laquelle doit offrir, selon la vision d’Akinwumi, des services consultatifs de qualité en matière de politiques, de planification du développement, de financement des infrastructures, etc. C’est à juste titre que la Banque a appelé le nouvel élu, à adopter la stratégie pour 2013-2022, portant Programme d’Appui à la Transformation du continent par l’amélioration de la croissance, en faisant en sorte qu’elle soit partagée et durable. «Président de la BAD, je m’y inscrirai pleinement», a-t-il promis. Non sans assurer que l’institution financière régionale se doit d’être le chef de file dans les domaines des infrastructures, en particulier avec le lancement du Fonds Afrique 50, une initiative qui vise de doter le continent d’infrastructures à fort impact socioéconomique nécessaire pour le bien-être des populations urbaines et rurales, pour les jeunes et les femmes, pour l’avenir. Car, avec plus de 400 millions de jeunes en 2050, sans investissement infrastructurel à fort potentiel, cette frange de la population constituera une bombe à retardement.

MOBILISER DAVANTAGE DE RESSOURCES FINANCIÈRES

Le nouveau Président n’entend pas s’arrêter là et il l’a dit avec force arguments et conviction. Il veut construire et consolider les acquis remarquables de la Banque, en travaillant à améliorer ses rendements, son efficacité et son efficience de manière à lui permettre d’imprimer la transformation que l’Afrique recherche. Face au défi de mobilisation des financements nécessaires à l’édification des infrastructures (les besoins du continent y ont été évalués à 21.500 milliards de FCFA par an lors du panel de haut niveau tenu du 28 au 30 mai 2014, à Maputo sous l’égide du FMI), Akinwumi Adesina entend servir de catalyseur pour mobiliser des fonds à l’échelle mondiale. Les infrastructures sont, dans les pays développés et émergents, des domaines stratégiques prioritaires. Il ne peut en être autrement pour le continent noir qui aspire à l’émergence.

C’est pourquoi, le programme du Président élu insiste sur la nécessité du financement par la BAD des infrastructures intégrées, aussi bien au niveau ferroviaire, routier qu’énergétique. «Ma méthode consistera à renforcer la capacité de la BAD, à consolider ses activités en matière d’infrastructures et à l’orienter vers une approche intégrée du développement des infrastructures». Le disant, il pense aux infrastructures routières (qui précèdent le développement et rendent possible le flux des biens et services à l’intérieur d’une nation et dans sa relation avec d’autres), énergétique qui devrait passer des 147 GW actuels à 700 GW en 2040 pour que l’Afrique soit davantage éclairée et qu’elle soit à même de faire fonctionner ses usines. Car, elle n’utilise que 8% de son potentiel hydroélectrique contre 85% en Europe. Elle détient 50% des énergies renouvelables (énergies éolienne, hydroélectrique et solaire) au monde, mais celles-ci demeurent largement inexploitées. Sans mise en valeur de ce potentiel incomparable au monde, le développement ne sera qu’un leurre !

En outre, le continent, estime Akinwumi Adesina, devrait également développer des infrastructures pour les industries extractives, d’information et de communication et des infrastructures pour des villes résilientes qui vont se traduire par des investissements dans des systèmes d’approvisionnements en eau, d’hygiène, de logement social et de transport public. Sous la présidence du Nigérian, la BAD va accroître son porte­feuille de financement destiné au secteur privé, véritable moteur de la croissance durable et inclusive, et vecteur de développement. Ne dit-il pas : «Je m’attellerai, pendant ma présidence, à assurer la croissance du secteur privé aux fins de l’industrialisation et de la création de richesses, l’objectif étant de parvenir à une transformation structurelle de l’économie favorisée par le gouvernement et conduite par le secteur privé». Si cette profession de foi se concrétisait, l’Afrique aurait fait un grand pas vers une croissance durable et inclusive tirée par le monde des affaires. Car un secteur privé plus robuste est indispensable pour l’industrialisation du continent. Qui est encore à la traîne du reste du monde dans ce domaine. Sa part dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale est tombée de 1,9% en 1980 à 1,5% en 2011. Ce qui contraste avec l’Asie dont la part est passée de 5,8% en 1980 à 34,9% en 2011.

Dans le commerce mondial, la part africaine n’a pas suffisamment évolué, puisque qu’elle est passée de 2,5% en 1980 à 3,1% en 2011 (soit une hausse de 0,6%), alors que les produits asiatiques inondent le monde entier. Donc l’appui de la BAD au privé, et davantage aux PME, est fortement attendu. Les actionnaires régionaux et non régionaux qui ont salué le travail abattu par le Rwandais Kaberuka, pendant ces dix années de présidence de la BAD, chanteront-ils, dans cinq ans, l’hymne du succès inespéré du Nigérian Akinwumi Adesina ? Wait and see !

Source : Fraternité Matin n° 15150 du mercredi 10 juin 2015, p.4&5

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